20/08/2026
L’électrification du parc automobile menace à terme plusieurs dizaines de milliards d’euros de recettes fiscales. Une manne à laquelle l’État pourra difficilement renoncer, quitte à inventer de nouvelles façons de taxer l’automobiliste.
L’un des arguments économiques les plus convaincants en faveur de la voiture électrique est sa faible dépense énergétique à l’usage. Pas seulement parce qu’un moteur électrique affiche un excellent rendement, mais aussi parce que l’électricité supporte une fiscalité bien moins lourde que l’essence ou le gazole. Les taxes représentent ainsi 56 % du prix payé à la pompe, contre deux fois moins pour l'électricité. Ce qui constitue aujourd’hui un avantage pour l’automobiliste électrique représente demain un sérieux problème pour les finances publiques.
La Direction générale du Trésor a d’ailleurs déjà posé des chiffres sur cette équation. À fiscalité inchangée, la diminution de la consommation d’énergies fossiles pourrait entraîner une perte de recettes annuelles de l'ordre de 11 milliards d’euros à l’horizon 2030 et 33 milliards en 2050, lorsque la quasi-totalité du parc serait électrifiée. L’augmentation de la consommation électrique n’en compenserait qu’une petite partie, avec 1 à 3 milliards d’euros de recettes supplémentaires selon l’horizon considéré. Autrement dit, il manquera beaucoup d’argent.
Taxer de quelques centimes au KM ?
C’est précisément ce qui rend l’expérience britannique intéressante. À compter d’avril 2028, le Royaume-Uni prévoit d’instaurer une taxation kilométrique pour les véhicules électriques et hybrides rechargeables. Les modèles 100 % électriques et à hydrogène seraient taxés à hauteur de 2,2 centimes d’euro par kilomètre et 1,1 centime pour les hybrides rechargeables. Une mesure appelée à rapporter environ 1,3 milliard d’euros dès sa première année, puis près de 2,2 milliards d’euros en 2030-2031. Une somme encore très éloignée des recettes tirées aujourd’hui des carburants. La taxation au kilomètre apparaît donc moins comme un substitut unique que comme l’une des briques possibles de la fiscalité automobile de demain
Le principe est presque imparable : puisqu’il devient impossible de taxer le litre que l’automobiliste ne consomme plus, taxons le kilomètre qu’il continue de parcourir. Le Royaume-Uni n’invente d’ailleurs pas complètement le concept. Dans l’Oregon, aux États-Unis, le programme OReGO expérimente déjà une contribution liée à la distance parcourue, actuellement fixée à 1,1 centime d'euro/km.
Voilà sans doute le véritable sujet. La transition électrique ne signifie pas nécessairement une diminution durable de la fiscalité automobile. Elle pourrait surtout provoquer son déplacement : de l’énergie consommée vers l’usage du véhicule. Et les possibilités ne manquent pas : taxation kilométrique, fiscalité sur la détention, péages urbains, stationnement, recharge, voire dispositifs combinant plusieurs de ces assiettes. Il y aussi l'idée d'une hausse de la fiscalité sur les carburants fossiles. Mais plus l'État taxe le thermique pour favoriser sa disparition, plus il doit préparer la fiscalité qui le remplacera.
L’erreur serait de considérer l’actuelle fiscalité favorable à l’électrique comme un élément durable
Il serait toutefois excessif d’en conclure que la France s’apprête à installer des compteurs kilométriques fiscaux dans toutes les voitures électriques. Aucune taxe kilométrique comparable au dispositif britannique n’a, à ce jour, été annoncée en France. Mais l’erreur serait de considérer l’actuelle fiscalité favorable à l’électrique comme un élément durable de son coût d’usage. Elle correspond aussi à une période de transition durant laquelle les véhicules électriques restent minoritaires et où l’essentiel des recettes automobiles continue d’être fourni par les utilisateurs de véhicules thermiques.
Cette situation devient beaucoup plus difficile à maintenir à mesure que le rapport de forces s’inverse. Lorsque plusieurs dizaines de millions d’automobilistes auront abandonné essence et gazole, l’État devra choisir : accepter une baisse considérable de ses recettes, les récupérer par la fiscalité générale… ou trouver une nouvelle assiette automobile. Compte tenu de l’état des finances publiques, on devine facilement laquelle de ces trois options risque d’avoir les faveurs de Bercy.
Le débat mérite donc d’être posé dès aujourd’hui, et sans caricature. Car nous construisons actuellement le modèle automobile des prochaines décennies en raisonnant souvent avec les règles fiscales d’aujourd’hui. Or celles-ci ne survivront vraisemblablement pas à la disparition des carburants fossiles. C’est peut-être là que réside le véritable enseignement britannique : l’automobiliste électrique de demain ne paiera sans doute plus autant de taxes à la pompe. Mais cela ne signifie absolument pas qu’il paiera moins pour rouler. La fiscalité automobile ne va pas disparaître avec le moteur thermique. Elle cherche déjà son prochain terrain de jeu.